Ici c’est Paris

Et dire que dans la matinée de ce vendredi 13 novembre, je travaillais notamment sur un sujet consacré à la journée de la gentillesse…

15novembre2 avec signature

 

A la maison ce soir-là, je me plante devant France-Allemagne pour le dernier quart d’heure de jeu de la première période. Martial déborde, Giroud marque et c’est la pause. Il est 21h50. C’est le moment de préparer mon dîner. Avant, je zappe; je n’ai pas vu les infos de 20 heures, alors je jette un oeil sur ITele. Un bandeau-alerte vient d’apparaître : fusillade à Paris. Les casseroles attendront…

 

Minute par minute, l’horreur se dessine. Saint-Denis, Paris… Deux villes que je connais bien. Twitter s’emballe. Je m’inquiète et prends des nouvelles de certains proches. Le soulagement relatif arrive, vite chassé par la suite des événements. « Putain, putain… » je murmure.

 

La nuit se prolonge. Étant déjà fatigué, j’espérais parvenir à me coucher pas trop tard. Mais impossible de décrocher des écrans. Je m’y force finalement. Il est 1h30 du matin ce samedi 14 novembre et les attaques ne sont pas terminées. Je me réveille à 4h00, étonnamment frais : sans doute un effet de l’adrénaline, conjugué au fait que je sais que la journée sera très lourde au travail.

 

Je veux quitter Paris, vite vite La Réunion

 

Je branche internet. Le bilan provisoire a triplé : au moins 120 morts. Carnage terminé au Bataclan. Etat d’urgence instauré, rumeurs folles d’autres incidents dans Paris… C’est la terreur. Je me demande s’il me sera possible d’aller travailler. Et pire encore : ces attaques sont-elles terminées ?

 

5h43. Je m’installe enfin dans le RER D (le précédent a été supprimé). Il y a du monde. Est-ce la fatigue matinale habituelle ou l’ambiance est-elle réellement plus lourde ? Des regards semblent égarés. Certains visages penchés sur les smartphones sont soucieux. Je m’attends à trouver Châtelet-Les Halles en état de siège. Finalement, je ne croise que quatre militaires. Dehors, il y a très peu de monde. Je parcours toute la rue Montorgueil quasi déserte, puis j’arrive à la rédaction qui ne s’est vidée que deux heures plus tôt. Aujourd’hui, je sais qu’elle sera très animée. J’ouvre le bal.

 

J’avale un comprimé de Guronsan, histoire de parer au coup de fatigue. Débute alors une journée marathon. Chaînes d’info en continu allumées, radio branchée, Twitter et fil de dépêches activés, cerveau en ébullition… La fatigue est court-circuitée chez moi. Je suis en pilotage automatique. Les heures passent et la saturation grimpe à force de regarder les mêmes images en boucle, de réécrire la même chose, d’entendre les mêmes sons affreux… Une idée majeure surgit alors dans mon esprit : je veux partir d’ici. Je veux aller à La Réunion, une île où, paraît-il, tout le monde vit en harmonie. La date de mon départ est proche, mais elle est d’un coup trop lointaine.

 

15h30. Journée terminée. Je n’ai jamais vu la station Châtelet-Les Halles aussi déserte un samedi après-midi. Les quais des RER sont vides, les rames aussi. Hallucinant. Le contre-coup du manque de sommeil arrive. L’objectif « va à la salle de sport après le taff » ne sera pas atteint : par mesure de sécurité, le lieu est fermé de toute façon.

 

Le soir, je cuisine deux plats réunionnais – gâteau Ti Son et riz doux au safran – pour me changer les idées avant une nouvelle journée de travail. J’ai l’esprit ailleurs et manque une ou deux étapes dans ma tambouille.

 

Dimanche 15 novembre, 5h13. Le RER D est quasi vide cette fois. Châtelet-Les Halles aussi. Mais c’est Montorgueil qui m’étonne le plus. Je n’y croise personne. Pourtant, le dimanche matin, je croise tout le temps de fêtards qui finissent leur nuit quand j’entame ma matinée.

 

La beauté de Paris, place de la République

 

Nouvelle journée de travail, très semblable à celle de la veille. Je suis en pilotage automatique. Je m’accroche à mes quatre prochains jours de repos et à mon voyage à La Réunion qui se profile. Il faut tenir jusque-là.

 

15h45, je quitte la rédaction, écoeuré par l’actu traitée. La fatigue ne me saisit pas encore, alors, je décide d’aller faire un tour à République. Je me dis que ce n’est pas malin, puisque les autorités ont interdit les rassemblements. Mais j’y vais quand même, en me disant que je ne ferai qu’y jeter un oeil.

 

Il y a du monde mais pas encore foule. Le spectacle est surréaliste. Il fait beau, la douceur d’un automne encore chaud plane. Au pied de la statue centrale se presse beaucoup de personnes. Je marche au milieu de gens très divers. « C’est le symbole de la République, de la France », explique un homme au garçon juché sur ses épaules.

 

Je m’approche du pied de la statue. Je découvre un océan de bougies, je lis des mots doux, je déchiffre les dessins. Ici, c’est le silence qui règne. Les gens s’agenouillent, restent debout, prient, pleurent… Certains font comme moi : ils regardent silencieusement. Je me fige pour incruster ces instants dans ma mémoire.

 

Je m’éloigne et me dirige vers un groupe bruyant autour duquel une petite foule s’est groupée. Je les regarde et me demande s’il s’agit d’amis, de lycéens, d’étudiants, ou simplement de personnes qui ont décidé spontanément de se réunir. Leur diversité me frappe : des cheveux crépus, des traits indiens, des visages caucasiens… A ma gauche, deux hommes s’enlacent.

 

Le groupe alterne chants et moments de silence respectueux. La foule les suit. Et ça chante à gorges déployées plusieurs chansons très variées : « Résiste » (que je n’ai pas reconnu avant le refrain), « Get Up, Stand Up » et « Oh Happy Days » (enfin, les paroles qu’ils connaissaient), « Aux Champs-Elysées », « La Marseillaise » plusieurs fois, « Si t’es fier d’aimer la France tape dans tes mains »… Ils parviennent à me faire sourire avant que j’aille ailleurs.

 

La télévision néerlandaise souhaite m’interviewer, mais je décline poliment. Un journaliste interviewé par un autre journaliste, ça ne me dit rien aujourd’hui. Le journaliste néerlandais – dont je ne connais pas le nom – et moi-même nous donnons une tape amicale sur l’épaule avant de reprendre notre route.

 

Je marche vers un autre endroit de la place. La foule a formé un grand cercle au milieu duquel s’agitent plusieurs personnes munies de pancartes « Free hugs » (« Câlins gratuits »). Il y a des sourires et de belles étreintes. Des enfants se précipitent, des groupes s’unissent pour faire des câlins collectifs. Une femme traverse le cercle avec une pancarte prêchant un psaume chrétien. Une autre nous interpelle avec une pancarte demandant la démilitarisation du monde en citant Gandhi, Martin Luther King et le dalaï-lama. Un homme se balade avec un drap portant des messages de paix.

 

Je repars faire un tour. La place de la République est de plus en plus peuplée. Un policier sourit à un badaud qui lui parle. Plus loin, une femme portant une croix chrétienne autour du cou discute et serre la main à un musulman, sous l’objectif de plusieurs caméras. Une femme met le feu à une feuille au sol sur laquelle était inscrit un symbole asiatique dont j’ignore la signification. A plusieurs reprises, je vois aussi des personnes s’étreindre, en larmes. Un chanteur se balade avec sa guitare et fredonne « Imagine ». Je ne le trouve pas très juste, mais aujourd’hui, ce n’est pas le plus important.

 

J’arrive à un nouvel endroit où la foule forme cette fois un rectangle. Au sol, il y a de multiples messages laissés à la craie. Je lis des mots en toutes langues. « Keep on dreaming », « Mahal kita Paris », « Love from Morocco », « Solidarity and tears from Ukraine », une citation du juge Paolo Borsellino, des messages en chinois ou en japonais, des messages en hébreu, en grec…

 

Finalement, je termine mon passage vers le mur où a été peint en grand la devise de Paris, « Fluctuat nec mergitur » (« Battu par les flots mais ne sombre pas »). La lumière décline. Je n’ai pas vu le temps passé : cela fait plus d’une heure que je déambule. Il est temps de rentrer.

 

Ce que j’ai vu à République peut sembler fleur bleue/bisounours, surtout face à la menace terroriste. Mais c’est pourtant exactement ce que j’ai vu. Et après presque 72 heures d’horreur, cela fait franchement du bien, de voir des Parisiens de tous bords unis ainsi.

 

Ces derniers moments me rappellent pourquoi j’aime aussi Paris. Mon voyage prochain à La Réunion me fera du bien, mais une chose est sûre : Paris reste Paris. Et moi, j’aime bien Paris. Et tant pis pour les fous.

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